HISTOIRE, FORêT ET ENVIRONNEMENT :

LA RECHERCHE EN FRANCE

Andrée CORVOL

Innehåll:
Histoire d'une histoire
Clio et l'environment
La foret, objet études
Historien et ministeres
La forestiere en histoire
Les orientations en cours
Conclusions

Introduction

La défense de l'environnement est maintenant cotée à la bourse des valeurs politiques. Naguère, la chose ne motivait que les écologistes. En 1968, l'Encyclopaedia Universalis ne la traitait-elle pas de «mode», ce qui sous-entend passion éphémère et artificielle ? Le très sérieux Conseil international de la langue française définissait pourtant l'environnement comme «l'ensemble, à un moment donné, des aspects physiques, chimiques, biologiques et des facteurs sociaux susceptibles d'avoir un effet... sur les êtres vivants et les activités humaines». Aussi l'environnement attirait-il déjà géographes et juristes. Les historiens, eux, boudaient. Cependant, cette indifférence qui combinait suspicion idéologique et lacune scientifique – l'environnement ne relèverait pas des méthodes historiques – a fini par céder. Comment ? A quel prix ?

Histoire d’une histoire

L'impact «des pluies acides» – on parle maintenant de «pollutions atmosphériques» – explique l'inflexion d'après 1990, le Groupe d'Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.) datant de 1982. D'abord, parce que l'Affaire braquait les projecteurs sur la Forêt. Les historiens découvraient alors combien ils avaient négligé les bois, le bois, lesquels comptaient autant que le pétrole et le plastique d'aujourd'hui. Ensuite, parce que le soufflé médiatique retomba trop vite pour rassasier le public qui, du coup, protesta vertement (sic) contre les Eaux et Forêts : il y a prégnance des mots et faits de société... Tout cela séduisit les spécialistes ès mentalités. Ainsi, en dix ans ou presque (1982-1992), les composantes de l'environnement, l'eau, le ciel, la terre, la forêt, trouvèrent place dans la galaxie de Clio.

Tout irait-il bien dans le meilleur des mondes historiques ? Rien n'est moins sûr. Paradoxe : la planète se porte plutôt mal et l'histoire de l'environnement, assez bien. La Bibliographie annuelle de l'Histoire de France, élaborée par l'Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (I.H.M.C.), le démontre avec l'ajout, dans son Index, de la rubrique «Forêt» : la silhouette de l'arbre joint les trois éléments primordiaux, eau, ciel, terre ; la santé des forêts indique la qualité de l'environnement, donc le contexte de l'existence. Aussi est-il logique que les historiens, sensibilisés aux souffrances environnementales, aient scruté les forêts avant la forêt : le terme générique «Forêt» correspond en conséquence à l'approche actuelle, différente et complémentaire de l’ancienne.

En fait, dès 1985, la partition fut visible. Certains examinaient soit un type de forêt soit un groupement de forêts. D'autres privilégiaient les attitudes de l'homme en forêt et la place des bois dans la nation. Aucun, néanmoins, ne renierait l'appellation d'origine : Groupe d'Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.). Pourquoi en irait-il autrement ? Le panonceau ne gêne pas l'exploration de voies multiples. Ainsi, cinq ans après l'acte fondateur, deux axes drainaient le gros de la troupe : un, la demande sociale à l’égard du patrimoine forestier ; deux, le poids économique de ce dernier, dans l'essor des régions comme dans l'aménagement du territoire.

En raison des objectifs assignés à l'Institut d'Histoire Moderne et Contemporaine (I.H.M.C.), laboratoire autonome du CNRS, celui-ci héberge et soutient l'association, unique en matière environnementale, rare dans la communauté historique. On peut sourire devant le triomphalisme qui imprègne ces lignes et concéder à leur auteur les circonstances atténuantes en tant que membre de l’I.H.M.C. et présidente du G.H.F.F. L'intention n'est pourtant pas d'encenser mais de réfléchir. La cohabitation – pas celle des deux organismes mais celle de l’histoire et de l’environnement – soulève en effet plusieurs problèmes.

Clio et l’environnement

Les accordailles ont forgé un mariage de cœur et de raison. On prétend la variété des plus harmonieuses. On devrait donc appliquer au duo Histoire et Environnement la maxime des gens heureux : il serait sans histoires. Or, c’est tout le contraire. La décennie 1982-1991 fut pourtant féconde : le nombre des ouvrages et articles publiés impressionne (Cf. la bibliographie du G.H.F.F.). Mais ce constat quant à la production n’empêche pas un certain désenchantement devant la difficulté d'y intéresser la majorité des historiens. Les historiens de la forêt restent des marginaux au sein de la corporation. Du coup, la génération pionnière murmure, la relève espérée tarde.

Qu'est-il arrivé ? Crise de croissance ? Un peu. Mais le temps l'a apaisée. Les effectifs de l'association sont stables, 250 chercheurs environ, des historiens, des biogéographes, des botanistes, des agronomes, des forestiers, des phytosociologues, des sociologues tout court, des économistes, des juristes aussi, ce qui traduit plus d'une manière d'écrire l'histoire des forêts ! Crise de structure ? Possible. En ce cas, les années qui passent, loin de la désamorcer, l'envenimeront, à moins que le Groupe d'Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.) ne change de statut en devenant un laboratoire à part entière : il allierait Forêt et Environnement, ce que souhaiteraient les ministères qui contribuent à ses finances.

Mais Cassandre reste d'humeur pessimiste. Elle a pour cela des motifs. Les recenser, c'est nommer la maladie à défaut de guérir le patient ! Au fond, l'ennui vient de ce que les historiens non forestiers raisonnent à l'instar de leurs compatriotes : ils amalgament environnement et paysage, c'est-à-dire une combinaison de facteurs et le spectacle de leur résultante. Ils sont d'ailleurs plus attentifs au paysage qu'à l'environnement. Il suffit pour s'en convaincre de consulter les titres sortis entre 1992 et 1996. La remarque peut signifier que le paysage est objet historique, alors que l'environnement ne l'est pas ou ne l'est qu’épisodiquement. Il est clair, en tout cas, devant l'alignement de leurs livres, que ce qui les fascine, c'est le décor, la vue, mieux, le théâtre que la nature offre aux hommes : la scène est plan fixe ; l'homme l'occupe. Hélas ! il n'en va point ainsi et cette conception entrave l'histoire de l'environnement.

En fait, plus ou moins consciemment, la plupart des historiens non forestiers demeurent persuadés qu'en la matière n'existent que deux stades, un stade idéal, l’immuabilité – Conservons, conservons ! – et un stade préoccupant, la dégradation – Restaurons, restaurons ! Évidemment, en face d'un tel consensus, il est délicat de suggérer que l'évolution est permanente, qu'elle doit être accompagnée, et qu'en récusant l'adaptation on sème la catastrophe ! L'histoire de l’environnement, c'est d'abord et avant tout cela : l'étude des éléments naturels qui règlent la vie des hommes, l'étude de leur façonnement, aussi, brutal ou léger, façonnement induit par leurs densités et agissements. L'Homme est «Bâtisseur de paysages», expression qui décalque l'intitulé d'un très récent colloque. Car, non content de participer à l’environnement, il en constitue le plus puissant des agents, simultanément constructeur et démolisseur.

La forêt, objet d’études

Le pouvoir que détient tout individu est formidable. Ce pouvoir, l'homme n'en soupçonne pas l'étendue et, souvent, l'exerce sans en deviner les modalités, voire, parfois, sans réaliser que l'acteur, c'est lui et personne d'autre ! Certes, il lui arrive d’ordonner des aménagements correspondant à une ambiance effectivement détériorée. Exemple ? Les pentes soumises aux affouillements torrentiels. N’empêche que ses interventions reflètent pour partie la perception de ladite ambiance, perception qui dérive du contexte intellectuel, social et économique de l'époque mais aussi de son groupe et des élites qui le dominent. Le boisement des montagnes dépassa ainsi le projet initial, contrer l'érosion et retenir les populations, une ambition toujours formulée, jamais atteinte (Cf. L'Homme aux bois. Histoire des relations de l'homme et de la forêt, XVIIe-XXe siècle).

Le second XIXe siècle entendait par ce programme colossal flatter l'orgueil national et rendre à la nature sa plus belle parure. Il affecta donc une mission pédagogique et politique à l'implantation végétale : fortifier le tempérament des citoyens et corriger les pratiques de l’agro-pastoralisme. On confondait alors défrichements et déboisements, tous deux imputés à l'action physiocratique et aux désordres de 1789. On supposait également que le domaine de l'Arbre ignorait toute frontière altitudinale. Les deux idées étaient fausses mais plurent beaucoup. Elles prirent racine parce que le terreau était fertile. Car le XIXe siècle détestait les espaces nus. En voulant reverdir, il opérait le verdissement et apprivoisait cette nature sauvage qui, autrefois, effrayait et ravissait. La distance est petite qui sépare les réalités environnementales de leur saisie esthétique...

Le cas des eaux dormantes illustre cette proximité entre réalité et perception (Cf. La Forêt et l'Eau). Jadis condamnées pour cause d'insalubrité, ces eaux accentuaient l'image négative des landes et des brandes. Cette image devint positive dès que ces terres, criblées d'étangs, de marais, de boqueteaux, symbolisèrent la grande solitude, une denrée rare dans un monde surpeuplé. On les dépeignait ingrates ? On les décrivit poignantes. L'homme cultivateur inspirait pitié. Le territoire inculte suscita désormais tendresse et nostalgie. Le revirement eut lieu entre 1890 et 1910. La conséquence de cet état de fait est encore perceptible : les sites victimes du progrès doivent récupérer le charme d'antan, cela à tout prix, d'où la multiplication des réserves intégrales qui sont plus souvent historiques que naturelles. Exemple : le Canton français en forêt de Soignes, au sud-est de Bruxelles. Il plaisait fort aux bruxellois francophones parce qu’il rappelait l’époque de la présence française (1793-1814). N’avait-on pas alors remis en cause les quinconces de hêtres qu’avait ordonnés l’administration autrichienne au XVIIIe siècle ? Les bruxellois désiraient au fond une « reconstruction de la forêt de Soignes, reconstruction qui en aurait fait une forêt pittoresque sur le modèle de celle de Fontainebleau. (Cf. La Nature hors des villes : les forêts péri-urbaines).

Historien et ministères

Ainsi, l’histoire de l'environnement porte autant sur les éléments qui le constituent que sur leur représentation, celle-ci ayant la capacité d'influencer la décision des autorités (Cf. La Nature en révolution, 1750-1800). Vaste chantier, donc, que celui des historiens environnementalistes ! Chantier méconnu d'ailleurs – du grand public comme des chers confrères. Qui évoque les répercussions que provoque la fouille archivistique, indispensable pour cartographier les zones dangereuses ? Personne ! Ce silence englobe le repérage des dépôts toxiques, legs d'usines depuis longtemps rasées et oubliées. Leur défunte activité laissa pourtant des traces ailleurs que dans les cartons, entassés au siège ou dans les bureaux, cartons miraculeusement épargnés par la flamme ou le pilon : la lecture, méticuleuse, de ces documents révèle la nature des résidus.

L’inquiétude quant à la nature de ces déchets est à l’origine d’une demande historique émanant des instances officielles. Mais cette demande est compliquée à satisfaire car venant de milieux peu informés quant aux particularités de la discipline : pesanteur des découpages chronologiques et lenteur des dépouillements paperassiers. Les commanditaires sollicitent en effet des enquêtes sur la très longue durée comme celle relative aux chablis, accident qui frappe les hêtraies atlantiques, et des données socio-économiques permettant d'affiner les modèles comportementaux, en cas, notamment, de variations thermiques affectant le zonage forestier ou le niveau maritime. Ils réclament donc, dans un délai relativement court (moins de trois ans), des renseignements susceptibles d’éclairer la hiérarchie des choix et les limites de l'action.

Ces pressions engendrent maintes opportunités pour tous les historiens, ceux des populations, des mentalités, des techniques, des paysages, des espaces et des milieux. Encore faudrait-il qu'ils sachent les considérer comme telles ! Cela suppose de leur sacrifier individualisme et compartimentage. L'historien qui œuvre en solo ne saurait clore à temps : la tâche, immense, requiert une organisation conséquente. L'historien qui vit barricadé dans sa tour d'ivoire échouera de même : l'objet de la documentation n'exige-t-il pas la confrontation des savoirs ? Ces deux contraintes pèsent lourdement sur la recherche tant il est mal commode de respecter les clauses du contrat et l'originalité des participants, alors que vocabulaire et méthode diffèrent.

En effet, dans la profession, peu de laboratoires comportent des chercheurs issus d'horizons différents. Certes, les associations de transfuges pallient certaines difficultés. Mais soyons réalistes : des grincements, il y en a. Forcément. Chaque laboratoire a sa propre stratégie, stratégie qui implique des programmes autonomes, lesquels occupent peu ou prou la totalité du personnel. Dans ces conditions, comment espérer supprimer les frictions entre partisans du free lance et directives d’état major ? Ainsi, la structure même des institutions, CNRS ou Universités, freine plutôt qu'elle ne stimule l'histoire de l'environnement.

La foresterie en histoire

Les ressortissants des autres sciences humaines pâtissent aussi des lourdeurs administratives mais en souffrent moins. Eux fréquentent depuis longtemps les cantines du voisinage. Pas les historiens. La corporation ne sait décidément pas communiquer – avec les autres et avec les siens. Effet pervers : la sous-espèce environnementaliste vit mal ce hiatus. Elle subodore sa littérature moins lue et moins commentée des collègues que des gestionnaires – comme si les aînés ne lui prêtaient pas encore la faculté d'enrichir leur problématique ou de bouleverser leurs conclusions. On tolère les amusements de la cadette. On remarque quelquefois ses avancées. L'Université n'entrebâille pas ses portes pour autant : elle recrute en visant la préparation aux concours d'enseignement, pas en fonction de l'innovation scientifique, ce qui pénalise sérieusement les disciplines nouvelles...

Distinguo subtil : bienveillance ou condescendance ? Et, pour plus tard, divorce ou incorporation ? Les environnementalistes sombrent dans le morose : ils perçoivent leur isolement au sein de la profession, d'où les retards de cursus ; ils prêchent dans le désert, d'où la confidentialité des travaux. Aussi empoignent-ils les basques de qui les aime, tout en redoutant les dérapages d'un attachement par trop exclusif. Il est peu de secteurs historiques, en effet, qui dépendent autant de la commande publique que l'histoire de la forêt, de l'environnement. Certes, d'autres champs historiques, Population, Industrie, État, Entreprise, encaissent l'argent qu'amène tout contrat mais il ne s'agit là que d'appoint : le gros des fonds tient aux rouages universitaires, thèses anciennes et thèses rénovées, mémoires et séminaires.

Si la main d'œuvre ne fait pas défaut à l'histoire traditionnelle et universitaire, c'est l'inverse qui caractérise l'histoire de l'environnement, indissociable en l'occurrence de l'histoire de la forêt. Pourquoi ? Parce que rares sont les jeunes qui osent explorer ces pistes non balisées, puisqu'ils n'ont ni le poste qu’assure un concours ni la certitude, en raison de leur sujet même, d'en trouver un à l'Université. S'ils le font, c'est à leurs risques et périls et moyennant quelques subsides. Leurs sponsors ? Les Ministères, d’abord : Environnement, Espace rural et forestier, Industrie et Logement. Les Institutions gouvernementales ou internationales, ensuite : le CNRS avec le P.I.R.E., la C.E.E. avec la F.E.R.N.

Ces mécènes sont généreux ? Oui mais ils peuvent à tout moment débrancher la pompe à finances et arroser la parcelle voisine. En 1986-1988 les crédits «Forêt» ne l'ont-ils pas quittée pour gonfler la colonne «Air» ? Laquelle, deux ans plus tard, fut purgée au profit de celle étiquetée «Eau» ! La valse des subventions gêne au moins autant cette forme d'histoire que la compression des délais. L'art du «siphonage» suit les événements, pire, l'opinion. La sécheresse accapare les médias ? Les fonds affluent vers les équipes œuvrant sur le contrôle de l'eau, l'usage du dry farming et les antécédents de cette technique. La crue s'étale en plaine ? La manne tombe alors dans l'escarcelle des équipes qui travaillent sur les inondations, les mesures pour les contenir et les dispositifs de prévention. Ces à-coups bloquent les enquêtes lancées du fait même de l'arrêt des vacations.

Les orientations en cours

La recherche scientifique a besoin de durée, et qui dit durée insinue prolongation. Voilà un mot que n'aiment guère les représentants d'organismes soumis aux aléas politiques et au consumérisme médiatique. Les chargés de mission, parce qu’ils garnissent la bourse et en serrent les cordons, pourraient bien, d'ailleurs, rafler l'initiative de la recherche, autrement dit, décider seuls des programmes méritant priorité. La grande misère où croupissent en France les sciences humaines fait qu'il n'est pas de parade possible. L'absence de contrepoids sera d'autant plus grave que maints chercheurs environnementalistes, historiens compris, n'appar-tiendront plus alors ni à l'Université ni au CNRS mais à des Instituts-appendices ministériels !

La tendance remonte aux années 1980-1985, période où triompha, non seulement une périodisation des phénomènes naturels, mais encore une périodisation de leur perception, périodisations non superposables. Phénomène général dans l'espace et le temps : les époques reculées subissent aussi les effets de cette distorsion... Le problème est d'en discerner le comment et la raison. La confection d'un Guide de recherches pour l'Histoire de l'environnement – le Tome I «L'Héritage révolutionnaire : 1770-1820» est paru ; le Tome II «L’Ère industrielle : 1820-1910» est en chantier – en dénonce le point faible : les documents sont loin de répondre à l'attente, même au XXe siècle où, pourtant, abondent rapports et expertises ayant l’environnement comme objet.

Dans ces conditions, force est d'admettre que les performances historiques s'avèrent meilleures pour la politique de l’Environnement que pour l’Environnement lui-même, ce qui décale légèrement la cible sélectionnée. Le commanditaire apprend ainsi ce qu'il savait mais niait vigoureusement, à savoir l'inertie des gouvernés et l'imprévoyance des gouvernants, deux leçons qui n’ont rien, soyons honnêtes, de réjouissant. Exemple : les autorités locales adoptent un plan sensé remédier à la pollution des eaux et, ce faisant, déclenchent une levée de boucliers. La mesure, au demeurant fort sage, lésait trop de monde.

La fable ne s'arrête pas là, heureusement, car le remue-ménage qui en résulte dévoile des pratiques indécelables sans procès : les témoins, sommés de comparaître, viennent en parler à la barre. On s’aperçoit alors que les quiproquos sont fréquents : programme incompris mais excellent (ex. la fixation des quarts de réserve au XVIIe siècle) ; programme détestable mais apprécié (ex. le refus de faire la part du feu au XXe siècle). Il y a là de quoi dégoûter plus d'un décideur ! L'important pour eux ? Préserver la richesse, la beauté d'un milieu dit naturel. Hélas, leur action n'obtient un satisfecit qu'à condition de ménager les habitudes. Nœud gordien ! En effet, les bénéficiaires de l'avantage présumé le récusent car il ne leur apparaît pas comme tel. Eux se battent pour ce qui leur est accessible à court terme (Cf. Le Fonds Forestier National : histoire d'une législation).

Conclusion

Les objectifs des adversaires, gouvernants et gouvernés, sont donc souvent inconciliables. Les usagers en veulent pêle-mêle aux rivaux qui amenuisent la portion de chacun, et aux pouvoirs qui leur retirent le produit convoité. Tous ces rebelles, allergiques au partage comme à l'ingérence, ne croient pas dégrader l’environnement, «leur» environnement. Interrogés, ils cherchent refuge derrière les nécessités du quotidien et l'ancienneté des coutumes. Pour eux, il ne saurait y avoir qu'un droit : celui que fonde le besoin. Si la loi ne va pas en ce sens, eh bien ! c'est qu'elle est mal faite et mérite correction. Les archives recueillent l'écho de ces querelles. Elles livrent ainsi de l'environnement ancien une version éclatée et déformée. De fait, les diseurs de bonnes paroles manient un langage codé.

La preuve en est l'étrangeté des relations entre forges et forêts. Les martinets sont comparés à des gouffres dévorants. La pénurie serait imminente, la hausse des prix du bois devenant générale après 1720 : dans certains lieux, le chauffage requiert soit du charbon de terre soit des matériaux de substitution (Cf. Forges et Forêts). L'unanimité caractérise ce discours environnementaliste. On la gratte. Dessous ? On repère les disparités régionales. En fait, dans le procès mené à l'encontre des maîtres de forge, on pleure sur les arbres, sujet en vogue au XVIIIe siècle, mais on défend la qualité et la quantité des eaux alimentant les établissements non sidérurgiques ! Il faut donc, pour décrypter le propos, regarder le fonctionnement des écosystèmes et démonter le mécanisme des contestations.

Il est en effet remarquable qu'en dépit des variantes institutionnelles, les mouvements populaires, nés d'une atteinte vraie ou supposée du milieu naturel, offrent plus d'un point commun :

– La cause du mouvement tient à l’intrusion d'un élément ressenti comme violemment perturbateur, une perception d'autant plus vive que la gestion du milieu avait peu évolué ;

– Cette stabilité peut être une donnée approximative, une interprétation erronée, un désir inconscient : sa conscience suffit à rejeter toute réforme qui heurterait les droits acquis ;

– Le sentiment d'agir en respectant «le bon droit», c'est-à-dire celui qu'a conforté une tradition continue, abolit l'impression de culpabilité et encourage la reprise des protestations.

On comprendra la place conférée à la sensibilisation aux questions forestières à la circulation des informations qui s'y attachent, en lisant ces lignes montrant la gestation et les difficultés du Groupe d'Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.) (Cf. Enseigner et apprendre la forêt). Ces recherches le conduisirent vers La Forêt : perception et représentation (à paraître), en passant par les discours et les enjeux que suscitaient les maux dont elle souffrait (Cf. La Forêt malade : débats anciens et phénomènes nouveaux). Ce n'est qu'après avoir élucidé cette question que le G.H.F.F. aborda, toujours sous ma direction, l'analyse des rôles que le bois tint et tient encore dans l'économie nationale, utilisant pour cela ce puissant révélateur des insuffisances de la production et de la carence des circuits qu'est le déclenchement d'un conflit mondial. Les résultats parurent dans Forêt et Guerre. Il fallait une suite. Ce sera Forêt et Marine prévu pour 1997. Restera alors à cerner les traits dominants de l’économie forestière en temps de paix...

Tillbaka till startsidan